La ligne de chemin de fer Bantzenheim – Neuf-Brisach
créée en 1917

 

La façon dont la voie ferrée qui desservait les communes de la frange rhénane fut créée n’est aujourd’hui plus qu’un lointain souvenir. Il ne subsiste qu’un tronçon de ligne de Bantzenheim via Blodelsheim vers la centrale nucléaire de Fessenheim.

Cette voie ferrée a une longue histoire derrière elle…

Cette ligne fut construite à l’ouest du village et a été voulue à des fins militaires lors de la 1ère guerre mondiale par les services allemands de la Kaiserliche Generaldirektion der Eisenbahnen in Elsaß-Lothringen.

Appelée « La voie des communes oubliées des bords du Rhin », car pendant des siècles ces villages ruraux furent à l’écart des importantes voies de communication.

«  Ils ont le Rhin, pourquoi n’auraient-ils pas le train ? » fut-il écrit dans un document.

En consultant un registre des procès-verbaux du conseil municipal, Emile Decker, historien local, découvre un extrait en allemand qui parle de cette voie ferrée.

Cet extrait est daté du 2 novembre 1904. Il évoque le projet de construction d’une ligne de chemin de fer à partir d’Erstein via Neuf-Brisach en direction de Saint-Louis.

La société Strasbourgeoise « Veruntz et Wächter » (?) demande une participation financière à la commune de 360 Mark pour les travaux préliminaires que le conseil municipal accorda.

Il fallut la 1ère guerre mondiale pour que ce projet dans les cartons de l’administration allemande voit le jour et se concrétise par la ligne de chemin de fer de Neuf-Brisach à Bantzenheim.

Entre Bantzenheim et Volgelsheim, les communes à l’extrémité Est de l’arrondissement de Guebwiller furent délaissées. Une ligne de chemin de fer traversant le Ried et la Hardt fut pourtant déjà souhaitée par les habitants vers 1890, mais l’absence de grosses bourgades ou d’industries fit toujours ajourner le projet. Une ligne demandée en 1894 en configuration « ligne étroite » dont on imagina 10 ans plus tard, qu’elle puisse être un itinéraire de dédoublement de la ligne Strasbourg-Bâle, mais cette idée ne se concrétisa pas… jusqu’à ce que le génie militaire allemand y vit un intérêt stratégique.

Une ligne à voie unique à écartement standart soit 143,5 cm sera construite et ouverte le 1er août 1917 entre Neuf-Brisach et Bantzenheim mais elle fut uniquement destinée aux convois militaires. Son tracé a été décidé à l’écart des villages, parfois jusqu’à 1,5 km comme c’est le cas à Blodelsheim. A Rumersheim la voie fut toute proche des habitations.

Mais cette ligne fut prolongée bien plus au sud de Bantzenheim, jusqu'à Kembs, via Ottmarsheim, Hombourg, Petit-Landau, Niffer, Kembs, Haberhaeuser (lieu-dit), Blotzheim puis connectée vers Ferrette et Dannemarie, elle eut pour vocation l'acheminement de matériels militaires et d'armement en direction du Sundgau. Cette voie fut en lisière de forêt de la Hardt, afin qu'elle soit le plus possible cachée à la vue des observateurs français des Hautes-Vosges.

Voici plusieurs photos d'époques et cartes qui témoignent de cette voie ferrée

Cette ligne fut installée au forceps par des prisonniers de guerre Roumains et personnes réquisitionnées, les propriétaires sur le tracé de cette ligne de chemin de fer furent expropriés !

Cette ligne directe nord-sud fut rectiligne et rejoignit en gare de Bantzenheim le tracé entre Mulhouse et Müllheim. Puis de Bantzenheim en direction du sud, en lisière de forêt de la Hardt via Ottmarsheim, Hombourg, Petit-Landau, Niffer (où cette ligne enjamba le canal du Rhône-au-Rhin de manière ingénieuse comme on peut le voir sur deux photos ci-dessous) Kembs, Haberhaeuser, Blotzheim puis en diretion du Sundgau vers Ferrette, Dannemarie. Elle avait pour enjeu d'alimenter en matériels militaires et munitions le Haut-Sundgau hors de la vue des observateurs français à la crête des Vosges.

Ci-dessous d'autres photos de cette ligne tout au long de la Hardt...

Ci-haut et ci-contre un hall pour les locomotives en gare de Bantzenheim.

Ci-dessous deux photos d'officiers Turcs qui visitèrent avec une voiture sur rails toutes les lignes du secteur en mai et juin 1918.

Ci-contre la gare de Kembs. On peut se rendre compte des infrastructures et le sens de l'organisation de l'époque.

Les bâtiments à Blodelsheim furent tels que ceux sur cette photo.

La ligne entre Bantzenheim et Kembs fut démantelée après la 1ère guerre mondiale. Subsiste aujourd'hui quelques vestiges comme à hauteur de Petit-Landau ou Kembs ou on peut encore voir des tronçons de remblais, pont, ou blocs de béton de gares.

Le trafic fut réactivé en 1923 par les autorités françaises entre Neuf-Brisach et Bantzenheim et dura jusqu'à la fin de la 2ème guerre mondiale.

Une correspondance entre Colmar et Mulhouse via Neuf-Brisach et Bantzenheim fut instaurée et permit aux villageois de la Hardt de se rendre à leur lieu de travail.

Peut-on s'imaginer les destins des Malgrés-nous  qui ont eu lieu sur le quai d'une gare comme celle à Blodelsheim et en d'autres lieux lors des départs ou retours de ces jeunes garçons alsaciens enrôlés de force sous l'uniforme allemand lors de la 2ème guerre mondiale ?

Cette ligne fut déclassée en 1946 et ne servit plus que pour des transports de marchandises et pour l'agriculture jusqu'en 1966.

Puis classée en trafic restreint pour la centrale nucléaire de Fessenheim de ou vers Bantzenheim.

La ligne entre Fessenheim et Neuf-Brisach fut démantelée.

Le quai de l'ancienne gare de Blodelsheim est toujours visible, mais l'ensemble est dans un triste état !

Ceux qui veulent en savoir plus...

 

Cette ligne de chemin de fer, fut rectiligne et le Génie allemand s’évertua à niveler le dénivelé avec force, buttes sur des centaines de mètres, ponts, oeuvres d'art de génie, voire tranchées, afin d’éviter aux locomotives à vapeur alimentées en charbon des contraintes trop rudes dû à la pente. Le franchissement du Canal du Rhône-au-Rhin en fut une autre. Les photos jointes attestent l’ingéniosité et le savoir-faire de ce Génie militaire allemand de l’époque.

De fait, cette ligne à travers la forêt de la Hardt ne dut servir qu’un peu plus d’un an, de août 1917 à novembre 1918.

Un procès-verbal du conseil municipal de Blodelsheim daté du septembre 1918 nous transmet l’information que cette voie ferroviaire a vu le jour en 1917. Comment et dans quelle condition, nous l’ignorons, il n’y a quasiment pas de documents à ce sujet. D’après certains vagues souvenirs, cette voie fut construite par l’armée allemande qui employait une multitude de main-d’œuvre diverses entre autres de nombreux prisonniers de guerre Roumains. Ce chemin de fer avait pour but d’acheminer du matériel militaire pour alimenter les troupes de combats allemands des secteurs des Vosges du Sud, probablement le Sundgau et les Hautes-Vosges dont le Hartmannswillerkopf.

Le procès-verbal du conseil municipal cité plus haut nous informe qu’en 1918, l’administration des services ferroviaires allemands d’Alsace-Lorraine fut en pourparlers avec la municipalité en vue de faire profiter la commune de Blodelsheim du service et de trafic de marchandise. Elle propose son service à condition que la commune mette des terrains à disposition, un hangar ou bâtiment de stockage de marchandise livrés, et demande une participation financière à la commune.

Le conseil municipal de cette époque sembla donner son accord, mais en septembre 1918, elle suggéra quand même de repousser les diverses propositions et attendre la fin des hostilités.

La construction de la voie avec son quai de 300 mètres de longueur posa des problèmes à la commune. Le chemin rural dit « chemin du Calvaire » fut interrompu. Un procès-verbal du 9 juillet 1917 nous apprend que cette année-là un nouveau chemin a vu le jour, il fut créé par les habitants afin de contourner le quai.

Ce chemin appelé communément le « Neuweg » contournait les ouvrages par le côté Nord, ce qui avait pour conséquence de faire faire un détour de 500 mètres aux agriculteurs qui voulaient accéder à leurs terres dans le Canton du « Mittelfeld ».

Mais dès l’armistice de 1918 l’exploitation de cette voie ferroviaire cessa. L’Alsace et la Moselle retournèrent à la France.

Un camp militaire à proximité fut démantelé après 1918.

Un camp militaire allemand qui se trouva à proximité fut abandonné, il sera démantelé et de nombreuses pièces récupérées par les habitants de la commune.

Ce camp visible sur des plans fut-il vraiment achevé ? Ce ne semble pas certain.

Après la 1ère guerre mondiale

La Compagnie de l’Est refusa de récupérer ces voies ferrées. Face à ce refus on créa l’Administration des chemins de fer d’Alsace et de Lorraine que le ministre des Travaux publics incorpore en 1920 à l’organisation commune d’intérêt général. Selon une loi du 29 avril 1919 et le décret du 29 mars 1922, le ministre des Travaux Publics décida le maintien de la ligne et fut ouverte à l’exploitation le 1er avril 1923.

En même temps les  propriétaires spoliés en 1917 furent indemnisés.

Un devis pour remise en était des sols daté de juin 1923, nous donne la description de l’ensemble, voies ferrées et du camp militaire. Il nous indique les surfaces endommagées et les terrains sur lesquels sont établis la voie normale, deux tronçons annexes, le quai bordant la gare le fut à l’Ouest des voies.

Les emplacements de baraquements, la ballastière, l’abreuvoir avec puits et la route, le tout situé sur des terrains appartenant à la commune de Blodelsheim.

Il est entendu que les terrains sur lesquels sont établis la voie normale, la gare, la route qui conduit au quai de débarquement, qui sont en exploitations en juin 1923 ne sont pas compris dans ce devis. Cette affaire étant réglée entre la commune et la compagnie des chemins de fer d’Alsace Lorraine.

Le devis en question exécuté par un inspecteur le 7 juin 1923 nous donne un aperçu de l’étendue des installations concernées qui se divise en deux parties.

Côté OUEST de la voie en service : il y a une voie normale de 1030 mètres de long, un quai de 300 mètres, des emplacements de baraques, une ballastière avec puits sur une superficie de 1 hectare 80 ares. Le devis estimatif pour cette section de remise en état se chiffre à 8086 francs.

Côté EST, la partie comprend une voie de 475 mètres, des emplacements pour baraques, une route et un terrain sur lequel on a fait des emprunts de terre. Cette superficie de 1hectare 40 ares pour remise en état des sols, le devis estimatif se chiffrant à 20.466 francs. Il est ajouté que les terrains coté EST sont de meilleures qualités que ceux côté OUEST.

Le rédacteur de ce devis a apposé son impression en ces termes : « Les travaux de remise en état du sol couteraient trois fois que la somme indiquée, il n’y a donc pas lieu d’envisager ces travaux ».

Dès l’après-guerre, la municipalité a fait le nécessaire pour faire sectionner le quai qui obstruait le chemin rural du Calvaire.

En mars 1930, 90 propriétaires de Blodelsheim sont dédommagés pour dommages de guerre concernant le terrain perdu pour la construction de la ligne de chemin de fer. L’administration allemande, pour motif de défense, a fait construire cette voie ferrée durant la 1ère guerre mondiale sans avoir préalablement fait l’acquisition du terrain. La somme totale, pour dommages de guerre, remboursée aux différents propriétaires s’éleva à 64.489,50 Francs.

 

Ligne réactivée le 1er avril 1923

L’exploitation de la ligne fut donc réactivée à la demande du Conseil Général du Haut-Rhin, le réseau ferroviaire d’Alsace-Lorraine relance la ligne et l’ouvre aux trafics voyageurs en 1923. Le train fut composé d’une locomotive et de 4 à 5 wagons.

Blodelsheim avait donc une petite gare de voyageurs et un quai qui desservait la voie ferrée se trouvait être une commune privilégiée. Le bâtiment en bois, datant de 1918 fut semble-t-il conservé d’après les photos qui datent de la 2ème guerre mondiale.

Bon nombre d’habitants des villages bordant la ligne de ce chemin de fer prirent le train pour se rendre à leur lieu de travail à Colmar ou à Mulhouse, c’était pour eux le seul moyen de locomotion (outre un vélo ou une moto) pour rallier ces villes, l’automobile du 20ème siècle n’existait pas encore, ou si peu.

Entre les deux guerres le trafic de marchandises fut assez important. On expédia de grandes quantités de céréales, des betteraves à sucre et des pommes de terre à partir de cette gare locale. Le commerce des engrais agricoles prit de l’importance jusqu’au début de la 2ème guerre mondiale ainsi que les expéditions de céréales, des betteraves à sucre, les pommes de terre et autres denrées alimentaires par wagons entiers. Le commerce des engrais fut important avant la 2ème guerre mondiale. Les engrais livrés par voie de chemin de fer, n’étaient pas uniquement destinés aux exploitants de Blodelsheim, mais aussi pour ceux des communes environnantes.

Trafic « Voyageurs » entre les deux guerres

Ce fut la seule liaison de transport en commun officielle vers Mulhouse et Colmar. Ces correspondances furent appréciables et eurent  un charme certain pour ces villages ruraux du temps où l’automobile n’appartenait encore qu’à la société privilégiée et personnes aisées.

Nombreux furent ceux qui utilisèrent journellement le train pour rejoindre un lieu de travail à Mulhouse ou Colmar. Il a rempli des fonctions vitales à une époque où le transport routier était encore quasiment inexistant. Le trafic commercial, très important, avait son apogée dans les années d’entre les deux guerres mondiales.

Durant la 2ème guerre mondiale

Hormis le temps de l’exode de septembre 1939 à septembre 1940, les trains voyageurs circulèrent encore entre 1940 et 1944.

Il n’y a quasiment pas de photos de la gare de Blodelsheim, hormis des  photos connues de 1940 1943 et 1944 où des jeunes Blodelsheimois sont photographiés sur le quai de la gare de Blodelsheim avant de prendre le train pour l’incorporation de force sous l’armée allemande !

Fin 1944 une soudaine attaque aérienne détruisit la locomotive tout en préservant les wagons et donc les voyageurs. Cela sonna le glas de ce type de transport.

Au cours de l’hiver 1944 -1945, sous l’occupation, cette voie ferrée fut, une fois encore, utilisée pour l’acheminement d’importants matériels militaires allemands pour approvisionner les troupes allemandes qui combattèrent dans la « Poche de Colmar ».

Fin du trafic « Voyageurs » le 31 décembre 1945

La section Neuf-Brisach – Bantzenheim peu fréquentée fut remplacée par une ligne d’autobus de l’Entreprise Busser « Les étoiles ». La section fut définitivement déclassée le 11 juillet 1994.

Trafic de marchandises entre 1946 et 1967 puis voie unique à trafic restreint depuis 1994

 Le trafic de marchandises cessa dès le 17 juillet 1967. Reste la section Blodelsheim-Bantzenheim appelée « Voie unique à trafic restreint » et toujours ouverte au fret dessert de manière sporadique la centrale nucléaire de Fessenheim et sans doute pour bien des années encore, le temps du démantèlement de cette centrale dont l’arrêt de production eut lieu en 2020.

Sources

Texte selon le travail de recherches d’Emile DECKER †, historien local fait en 1995 et 2007 mais aussi d’informations d’articles de presse.

Autres sources de textes, cartes et photos :

  • Jean-Marie et Jean-Louis † Schelcher de Balgau

  • Raymond Fricker Balgau

  • Claude Girardi, Kembs

  • Jürgen Ehret, Obermorschwiller

  • Sites internet

 

Une petite vidéo sur l'histoire de cette voie ferrée est également proposée (voire page dédiée).

Patrick Decker, Blodelsheim, janvier 2021.